Itinéraire d'un enfant du siècle

Depuis le 10 octobre, le Grand Palais a ouvert ses portes à l'un des plus grands noms de la peinture américaine du XXème siècle : Edward Hopper.

Vous ne voyez pas qui c'est ? Mais si, vous le connaissez sûrement car il partage avec Andy Warhol et Gustav Klimt, l'impressionnant record des affiches ou cartes postales qui décorent chambres d'étudiants ou bureaux. Aussi incroyable que cela puisse paraître, c'est la première fois en Europe qu'une telle rétrospective est organisée depuis sa mort en 1967. D'ailleurs, cette exposition fut une vraie gageure pour deux raisons : Premièrement du fait du faible nombre d'oeuvres produites - pas plus d'une centaine en quarante ans de carrière. Deuxièmement à cause de son morcellement dans de nombreux musées et surtout collections privées. Le résultat est fabuleux !

Né en 1882, Edward Hopper a traversé le XXème siècle tranquillement, à la fois spectateur de la construction de l'hyper-puissance américaine, mais aussi promoteur d'un style très personnel, qui fit parfois l'objet de rejets et de critiques aux Etats-Unis. Il fut cependant un artiste curieux et inspiré, qui s'est nourri de multiples influences et les a transformées en une oeuvre originale :

- Première influence : la peinture française
Formé à la peinture par le portrait dans les ateliers de Robert Henri à New York. Il est doué mais s'ennuie vite dans la réalisation de toiles immortalisant de riches bourgeois ou des capitaines d'industrie. Il quitte New York pour la France, au début du siècle naissant, emmenant avec lui le brun et l'ocre sur sa palette. Le contact avec le pays de ses ancêtres (il descend d'une famille Huguenot) lui ouvre de nouvelles perspectives créatives. Il rencontre la peinture impressioniste et le monde urbain parisien. Il compose alors des tableaux sur les grands monuments de Paris, les met en scène de manière peu figurative, très dépouillés comme suggérés, jouant alors avec ses deux couleurs fétiches et... la lumière. Quelques années plus tard, il rencontre les surréalistes au cours de ses deux voyages français suivants.

- Deuxièment influence : les techniques graphiques
Edward Hopper pendant toute sa carrière a joué avec de nombreuses techniques picturales. Démarrant par l'huile, il s'essaie ensuite à l'aquarelles puis à la gravure. Touche à tout, il est aussi un enfant de son siècle. Ne pouvant vivre de sa seule peinture, il se fait embaucher dans les premières agences de communication. C'est là qu'il réalise des séries d'affiches ou de caricatures, mettant son art au service des objets de communication de son époque. Peu motivé, il cherche très vite à repartir en voyage, quelques économies en poche.

- Troisième influence : les nouvelles technologies
Né au moment de la révolution industrielle américaine, il fut fortement influencé par le monde technologique qui l'entourait. Que ce soit dans le choix de ses sujets : les voies de chemin de fer, les usines, les automobiles, les stations services, les néons des villes. La carrière d'Edward Hopper met en scène le monde moderne à toutes les époques de sa vie - des débuts du chemin de fer, aux premières automobiles, en passant par les mégalopoles de la Côte Est. Parfois, un paisible paysage de campagne ou une jolie maison se trouve traversée par une route ou une voie de chemin de fer. Les stations services ou les gares deviennent des sujets de compositions privilégiés. Ses extérieurs sont ainsi souvent bordés de route, de signe de la civilisation.

La vie comme suspendue
L'attente est une constante d'une multitude de ses tableaux. Ses personnages semblent figés : Comme si le peintre avait choisi d'immortaliser un moment furtif entre deux actions. Au théâtre, c'est l'entracte. Dans la station service, le pompiste attend une voiture. Dans les chambres d'hôtel, on attend la nuit. Ses personnages sont aussi dans des positions d'attente : chaussures au pied du lit, vacanciers assis sur un transat. Et lorsqu'il y a plusieurs personnages, ils semblent isolés dans des espaces parallèles. Pas d'interaction entre eux. Ils se connaissent mais n'ont visiblement pas envie de communiquer. Apologie de l'inaction ou de la pause réparatrice. La contemplation mise au rang de discipline de vie. Mais qu'attendent-ils tous ? Cette attente face à l'hyper-activité des Temps Modernes. Comme un refus de la course effrénée dictée par le progrès. Un vrai manifeste contre le mouvement.

La lumière qui sculpte
Edward Hopper utilise la lumière pour construire ses toiles. Non seulement, elle met en valeur les éléments : visages, façades ou détail d'un paysage. Mais elle permet d'organiser la scène, en formant des blocs géométriques clairs répondant symétriquement aux monolithes sombres. Le choix des lieux ou des saisons est aussi prépondérante : les façades colorées dans la lumière d'été de la nouvelle Angleterre par exemple. La lumière devient parfois même l'acteur principal de la scène. Lorsqu'un personnage baigné de lumière regarde dans sa direction. Que regarde-t-il ? Qui-y-a-t-il derrière cette fenêtre ?



L'invention du réel
Edward Hopper n'aurait pas pu être européen tant la place accordée à la ville moderne est prépondérante, tant les maisons ou les paysages sont empreints du style de la Côte Est des Etats-Unis, tant ses femmes sont des beautés fatales du cinéma d'Hollywood. Loin de la prolificité d'un Picasso. il a su mettre en scène la montée de la puissance américaine. Il a inventé une ligne personnelle entre abstraction parfaite et figuratif esthétique. Il a su combiner réalisme et formalisme. On peut voir en lui une source d'inspiration pour des cinéastes comme Alfred Hitchock ou des dessinateurs de la ligne claire, mais aussi à la peinture de Roy Lichtenstein ou au Pop Art d'Andy Warhol.

Mais il fait aujourd'hui partie de notre imaginaire collectif. Ses représentations occupent notre espace depuis de nombreuses décennies. Il est sans conteste le grand illustrateur de la mythologie américaine.

Exposition Edward Hopper
Grand Palais, Parisdu 10/10/2012 au 28/01/2013

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